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Introduction - by François Bayle

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"Vu d’avion, les chemins de la musique d’aujourd’hui se dédoublent. Laissant d’un côté le faisceau des voies qui refluent en direction des catégories classiques (volontiers modernisées par une culture sonore élargie), on aperçoit ailleurs que se dessinent d’autres bretelles dont les courbes accèdent à de nouveaux espaces, plus lointains. Un halo lumineux les signale. Une vie de l’écoute plus intense, plus plastique s’y manifeste. C’est bien vers ce bord aventureux de l’horizon que se situe le travail musical des œuvres de ce volume.


Leur auteur jeune encore semble déterminé non plus par des objets, plutôt des objectifs bien précis. Sa musique présente l’aspect auditif de larges sillages, où l’idée de note s’y trouve pulvérisée, propulsée en gerbes, en formes plus ou moins non-gravitationnelles, en ondes, en volumes phoniques dessinés à l’aérographe. On découvre comme venus d’une sonde spatiale les plans d’un monde d’irréalité aux contours pourtant nets, quasi tangibles. L’art technologique vient ici prêter les ressources les plus fines à une sensibilité riche d’images-de-sons, de mutations, de trans-formes. Sur le tapis volant de l’écoute flottante on surplombe des baies, des gouffres, des lacs. Passages. Pics tout proches et vallées profondes. Textures, miroitements, phénomènes de purs mouvements. Impacts sourds et résonances lointaines, puis subito des figures d’acrobaties. Des prises et des surprises, des gestes d’arts martiaux dans une apesanteur gracieuse (entre tigres et dragons ?). Figures d’apparitions/disparitions, d’accents/accidents (l’un des titres). Une musique de duels, chocs de lames sonores, croisements de morphologies allongées, triples sauts arrière impossibles suspendus en mémoire, prolongés en échos cylindriques longuement striés.


Avec la musique d’E-M Karlsson, l’auditeur va prendre conscience de l’existence d’une réalité vieille comme la nature et pourtant toute neuve : celle de la nature humaine, nouveau paradigme reconfiguré par le medium technique. Inscrites, les données sonores agissent désormais comme des êtres invisibles. La perception auditive les localise, les observe, devine leurs projets. Les formes-enveloppes accèdent à une existence organique, leurs mouvements excitent une nouvelle écoute : l’écoute autonome (auto-nommée, c’est-à-dire l’écoute-même).


The organic nature of the works evolution initially renders its structure elusive. Nevertheless it is possible to discern an exposition of the primary materials up to 7’36, a two-part development of these material up to 14’20 and a final coda. The exposition is itself composed of several subsections, most notably: 0’00-1’53, 1’53-3’07, 3’07-7’37. Each of these sections presents either single or complementary microclimates, each with their own behavioral characteristics. Rarely is the evolving bass pedal absent, as befits a work concerned with gravity and earthly tremblings. In the development section where these microclimates collide, they mutate into new extended lines which are both rhythmically and spectrally more active. For much of the work, the detailed frontal gestures of the microclimates and the background sustained lines are kept separate. Instances where the articulation of the surface materials also affects the sustained background lines are rare, and are thus all the more striking when they do occur. Two such instances, at 12’06 and 12’27, mark the close of the first part of the development and the beginning of the second.


Voilà un monde qui n’a pas forcément besoin de mot (acousmatique serait son nom pourtant), pour des œuvres-d’écoute-intérieure, ces signes de désirs secrets, ces miroirs, ces moments ouverts … La musique d’E-M Karlson vous en offre ici-même un troublant et vivant paysage."